Être celle qui s'en va
Et réflexions à propos de ce qui me pousse à partir loin de toutes les personnes que j'aime ✨
25/04/26
Assise sous le porche de la maison devenu refuge, le nouvel album de Noah Kahan dans les oreilles, prêt à me faire pleurer. On est samedi matin, et Afssat travaille tout de même, pour un fond de lutte contre la paludisme qui a fait appel à ses services. Pour la première fois depuis mon arrivée, j’ai la joie de pouvoir passer ma matinée seule, selon mes envies. Je sais que je vais aller nager, Adam le voisin s’est déjà proposé pour m’emmener en voiture mais je pense à m’échapper seule, à pied. J’ai testé la piscine de l’hôtel situé à seulement quelques minutes de la maison, et c’est une réelle liberté pour moi de savoir que j’ai désormais un accès si facile à l’eau.
Mais avant cela, il me faut recommencer à écrire. Il y a dix jours, j’ai terminé mon récit pleine de cet espoir de voir quelques journées troublées s’effacer, et la paix m’emplir à nouveau. Mais dès le lendemain, d’autres mauvaises nouvelles m’ont rattrapées. Et depuis, j’apprends à vivre pleinement ici, tout en sachant que certains de mes proches vivent des moments sombres. Si je garde l’espoir que tout cela finisse en douceur, je réalise petit à petit que le calme ne reviendra peut-être pas si vite. Je cherche ainsi des réponses en moi et me confronte à cette douleur de vivre loin, et pourtant savoir que je ne peux faire autrement. Touchée au plus profond de ce qui me caractérise.
Je me suis demandée pourquoi, au milieu de pleurs. Pourquoi la vie choisit ainsi ce genre de timing. J’ai attendu deux années entières avant de repartir seule, loin de tous. Deux ans à savoir que mon instinct me pousserait à m’envoler à nouveau, et consciente que lorsque tout s’est aligné pour mon départ, j’étais prête, et confiante. Heureuse de me lancer dans une nouvelle aventure, et rassurée de ne laisser tous ces êtres aimés que pour seulement quelques petits mois. J’étais déjà partie un an, et avait eu cette chance immense de tous les retrouver en forme à mon retour, alors j’avais suffisamment confiance en la vie que pour les laisser juste quelques temps. Je rigolais en disant qu’il m’était arrivé de ne pas revenir en Belgique durant presque autant de temps lorsque j’étais prise dans ma vie de vadrouille. J’ai laissé mes amis dans diverses situations mais emplie de la confiance de les retrouver au retour, probablement un peu différents, avec même cet espoir de les voir un peu plus réparés pour ceux qui traversaient des tempêtes. Il n’y a eu que peu de larmes dans ces aurevoirs, comme une douce habitude, une inquiétude vite balayée, et puis, se laisser porter par la joie de se lancer pleinement dans une autre vie.
Alors, pourquoi deux petites semaines après être arrivée, mon cœur se retrouve aspiré en France et en Belgique, au point de douter de ma raison d’être ici ? N’étais-je pas profondément égoïste à penser que je pouvais m’en aller si légèrement ? À imaginer qu’il y a quelque chose de plus important dans la vie que d’être aux côtés de ses proches lorsqu’ils souffrent ? Pourquoi n’avais-je pas été capable de rester dans cette petite vie parfaite et apaisée que j’avais créée dans les Pyrénées ? En moi, cette culpabilité déjà connue, celle de savoir que peu importe l’amour que j’éprouve pour toutes ceux qui sont entrés dans ma vie, je ne suis pas capable de m’en satisfaire pour être pleinement en vie. Maudire cette part de moi qui ne peut se sentir complète uniquement par ses relations, aussi belles, variées, solides et enrichissantes soient-elles, et me rend ainsi incapable de rester en place en Belgique, toujours obligée de réinventer ma vie pour y chercher des réponses et raisons de vivre autres. Si tout cela était arrivée plus tard, les doutes auraient été moins puissants, mais à cet instant, je n’avais encore rien créé, rien découvert de suffisamment vivifiant dans cette nouvelle aventure pour que je puisse me pardonner mon absence.
Afssat a calmé mes pleurs, alors que je lui confiais mes doutes, incapable de les garder pour moi. Face à elle, j’avais la culpabilité inverse de savoir que je n’étais plus réellement présente ici comme je devais l’être. Cette dernière m’accueille gratuitement dans sa vie, dans son monde, me nourrit, me fait découvrir tout ce qui fait sa vie, et le Gabon, dérange ses habitudes pour que je puisse m’épanouir dans ce pays avec pour seule contrepartie que je réalise mon stage avec sérieux et implication. Mais l’inquiétude m’empêchait d’être pleinement là. Et pourtant, à aucun moment elle ne me l’a fait ressentir, mais a plutôt trouvé les mots qu’il me fallait pour accepter ce que je savais déjà vrai. J’ai choisi cette vie d’éloignement, mue par cette conscience qu’il y avait plus, et par cette volonté d’apporter ma part au monde. Et si je suis aujourd’hui dans sa maison, c’est que je devais m’y trouver. Quant à la peur de voir un de mes proches s’en aller, en me racontant ses histoires à elle, elle m’a glissé des mots qui, je sais, résonneront à jamais en moi.
« Tu ne pourras jamais contrôler de si tu es aux côtés de tes proches lorsqu’ils s’en iront. Pour certains ça sera le cas, pour d’autres non, mais ce ne sera jamais à toi de le décider. »
Aussi simplement que ça, elle a calmé cette part de moi qui se demandait pourquoi j’étais là, et m’a permis de retrouver confiance. Si je suis ici alors que deux de mes proches vivent des moments compliqués à des milliers de kilomètres de moi, c’est qu’il y a une raison et un enseignement à tirer de tout cela. La seule chose que je puisse faire pour le découvrir, c’est d’accepter de vivre pleinement ce qui m’entoure.
Depuis quelques mois, dans chaque moment de doute, je me retrouve confrontée au même constat, à la même nécessité. Celle de relâcher le contrôle que je tente d’exercer sur ma vie, sur mes relations, sur ce qui me traverse. Et si j’ai ces moments où j’accepte de faire confiance et lâcher prise, force est de constater que le message revient, inlassablement, comme pour me prouver que je n’y suis pas encore réellement.
Deux instants de vie fondamentaux me reviennent en tête, comme une explication à ce qui m’amène jusqu’ici.
« Pauline, je sais que ce n’est pas facile à entendre, mais dans la vie, tu seras toujours seule. » Meriam et sa pure sincérité. Il y a presque six ans, lorsqu’elle m’a récupérée complètement effondrée après la rupture qui m’a fait naître. Ce jour-là, elle aurait pu me rassurer. Je me souviens m’être attendue à ce qu’elle me dise que si ce garçon m’avait laissée, je pourrais toujours compter sur l’amitié, ou ma famille. Mais en me mettant face à cette simple réalité, Meriam a posé la première pierre de celle que je suis devenue à travers cette épreuve. Car elle a inscrit en moi cette conscience accrue qu’on ne pourra jamais empêcher quelqu’un de s’en aller, que les êtres aimés partiront forcément, par leur propre choix ou simplement parce qu’aucune vie n’est éternelle. Souvent, je me demande pourquoi tout le monde ne passe pas par la transformation que j’ai vécue lorsqu’ils expérimentent une rupture. Et je pense que la clé est dans cette petite phrase qui m’a fait comprendre que me réparer ne consisterait pas seulement à faire le deuil de cette personne et de la vie qu’on créait ensemble, pour ensuite tenter de trouver quelqu’un d’autre qui comblerait mon vide intérieur, mais serait un chemin bien plus profond et fondateur. Et depuis ce jour, et ceux qui ont suivi et durant lesquels, face à la mer, j’ai retrouvé en moi la volonté de vivre, peu importe les tempêtes, j’ai appris à prendre soin de la seule relation qui m’accompagnera toujours, celle que je construis, encore aujourd’hui, avec moi-même. Celle qui, quelques années plus tard, m’a poussé à prendre un avion seule pour explorer d’autres mondes.
Début décembre 2023. Coucher de soleil sur une plage de la Réunion, quelques jours avant de reprendre le chemin de la Belgique après plus d’un an dans l’océan indien. Musique dans les oreilles, je savoure la liberté de pouvoir vivre un moment seule après mes aventures malgaches. Marcher le long de l’eau, comme je l’ai toujours fait, et penser à ces proches que je serrerai dans mes bras, quelques jours plus tard, mais aussi à ceux à qui il me fallait dire au revoir, sur ma petite île. Dans un moment de grande connexion, je réalise la folie que je viens de faire en recréant ainsi une vie entière en un an de temps. Je me retrouve complètement partagée entre l’amour que j’éprouve pour toutes ces personnes qui parsèment ma vie, mais aussi la profonde joie et fierté d’avoir pu faire ce pas dans le vide énorme, et cette certitude que je le ferai encore. Il y a une certaine souffrance qui se lie à la joie, comme si en moi s’inscrivait cette trahison envers l’amour que j’éprouve. Peu importe à quel point j’aime, peu importe que mes relations soient une source de joie et de confiance, c’est à ce moment-là que j’ai un peu plus réalisé qu’aimer ne serait pas suffisant pour que je mène une vie purement épanouie. Dans cet instant, j’ai pris conscience que j’avais en moi cette capacité de prendre un bateau et ne plus jamais revenir, comme le faisaient certains à une époque où les communications n’étaient pas si développées. Pas parce que je n’aime pas, mais parce que je suis animée par ce quelque chose en plus, persuadée que la vie est précieuse en elle-même, que si créer des relations humaines est une des plus belles choses qui nous est offerte, vivre pour l’amour de ses proches ne peut être le seul but de l’existence.
Je me serais presque trouvée inhumaine et terriblement coupable de penser ainsi, si ce n’avait été cet instinct qui vibrait si clairement en moi alors que je prenais un peu plus conscience de cela. Je pense que je vis encore avec cette culpabilité, parfois. Celle de ne pas être là, d’avoir challengé des amitiés qui s’étaient construites sur un quotidien partagé, relégué à l’arrière-plan mon rôle d’ainée, imposé à mes parents et grands-parents mon absence et parfois une inquiétude que je refuserai toujours d’écouter. Et je sais la chance que j’ai d’avoir vu autour de moi tout le monde accepter de me laisser partir, consciente que c’est la plus belle preuve d’amour qu’ils aient pu me faire que de me laisser m’envoler et si souvent disparaître de leur quotidien.
04/05/26
Je vous écrit depuis mon lit, inquiète de voir la batterie de mon ordinateur diminuer à une vitesse alarmante. La chaleur a raison de mes appareils électroniques. On est lundi soir, il est vingt heures passées, et je suis épuisée. J’écoute toujours en boucle le même album de Noah Kahan, comme hypnotisée par sa capacité à transformer en musique les failles qui nous définissent en tant qu’humain. Il y a parfois des musiques qui arrivent juste au moment où on en a besoin. Plus d’une semaine s’est écoulée depuis que je suis venue déposer mes derniers mots. Et cela fait désormais plus d’un mois que j’ai débarqué dans cette petite vie gabonaise.
Je m’y suis habituée, à ce monde étranger au mien. J’ai réalisé à quel point, si vite, Libreville était devenue ma normalité. Les rues grouillantes de vie, la façon dont les gens marchent dans la rue et la conduite chaotique des gabonais ne m’étonne plus. Pas plus que lorsque la pluie fait son apparition et inonde la cour de la maison, signe qu’il me faut rester sagement à l’intérieur. Manger le foufou ou la banane avec les mains me fait oublier les quiches et pâtes au pesto qui constituaient mon régime il y a quelque mois. Je ne dirais pas pour autant que j’ai compris le Gabon, mais je réalise que j’ai atteint le stade où retrouver la Belgique et la France me fera me sentir un peu étrangère.
M’ancrer dans le quotidien. Cela a été ma seule solution durant cette période troublée. À défaut de ne pouvoir être présente auprès de mes proches, et même si une part de moi a eu beaucoup de mal pour me détacher de mon téléphone, j’ai mis beaucoup de volonté à me concentrer sur ce qui était face à moi. M’impliquer dans mon travail au centre et tenter d’emmener avec moi les stagiaires qui préfèreraient dormir. La mise en place d’une gestion de stock en devient presque anecdotique tant que je me retrouve parfois à devoir gérer les problèmes d’ordinateur, de téléphone, et d’organisation, de prestataires qui annulent leurs rendez-vous à la dernière minute. Il y a une grande frustration à voir un centre avec autant de potentiel se retrouver à accueillir si peu de clientes. Je sais que je ne suis que de passage et qu’il est essentiel de construire une équipe qui soit prête à s’impliquer pour celui-ci, mais ce n’est pas dans la mentalité gabonaise que de donner beaucoup pour recevoir peu. Tout est si souvent intéressé, calculé, et mes collègues d’officine me manquent, ce sentiment d’être un équipage qui tient un navire à flot coûte que coûte, et peu importe que cela ne soit pas le nôtre, l’important étant toujours le service essentiel offert aux patients.
Je me suis endormie avant de terminer mon récit et vous écrit à l’aube, alors que la pluie s’en donne à cœur joie dehors. Pourtant, il y a quelques minutes, le temps était sec alors que j’étais sous le porche en train d’écrire dans un carnet. Il change si rapidement ici, et cela a quelque chose de doux. Savoir que la pluie peut être si vite remplacée par le soleil, que le ciel gris ne le restera pas des jours durant. Je profite des minutes qui me sont offertes ce matin, Afssat n’est pas encore sortie de sa chambre mais cela ne devrait pas tarder, et avec elle viendront toutes les instructions de la journée, les messages aux nouvelles désagréables qu’elle a déjà dû recevoir et qui bousculent un emploi du temps toujours changeant. Sûrement que tout cela m’épuise aussi, la voir se fatiguer à gérer mille choses en même temps. Un boulot où son patron lui met des bâtons dans les roues par simple jalousie, l’association qu’elle tient à la seule force de ses bras, les exigences du quotidien qui se rajoutent encore et encore ; faire les courses, retourner au garage à l’autre bout de Libreville car la voiture a systématiquement un nouveau problème ; la clinique pour laquelle elle fait des heures supplémentaires qui l’appelle pour un test. Et puis, il faut me trimballer partout, trouver des solutions pour que j’arrive au centre le matin, voir si je peux l’accompagner à telle ou telle réunion, penser à ce que je pourrai faire le week-end, probablement s’inquiéter lorsque je deviens silencieuse car j’ai reçu encore une mauvaise nouvelle. J’admire cette femme autant que je vois chez elle des paradoxes que je cherche moi-même à fuir.
09/05/26
Les jours passent et je trouve difficile de trouver le temps de vous écrire, les matins sont trop courts, peu importe si désormais mon cerveau me réveille automatiquement vers 6h40. Et les soirs, j’ai tendance à rentrer à la maison épuisée. Mais le calme est revenu, dans mon esprit. Pas encore une paix totale, plutôt cette conscience aiguë qu’il est temps pour moi de mettre à distance les inquiétudes qui m’ont poussé à beaucoup donner hors de moi, et de me recentrer sur ce qu’il se passe en moi. Il est toujours plus facile de donner de l’amour aux autres, de s’assurer que chacun se sente bien, plutôt que de se donner du soin à soi-même. Prendre un peu de distance avec le téléphone, car j’ai perdu une partie de mes bons réflexes depuis que je suis arrivée ici. Comme la sensation d’avoir été abimée par une multitude de petites choses, et que le temps de panser ces blessures, peu profondes et pourtant présentes, est venu. Alors, je fais ce que j’ai appris à faire, je m’ancre un peu plus dans le yoga, l’écriture, la musique, je m’isole plus tôt le soir, prend le temps de lire. Me permet, avec conscience, un carré de chocolat ou l’épisode d’une série pour me détendre. Porte un plus grande importance à ma respiration, parce que je sais à quel point une inspiration peut tout changer, et une expiration encore plus. Prend le temps d’observer ces toutes petites choses qui émerveillent, les détails des arbres ou les nuages dans le ciel. Les couleurs de début et fin de journée, bien sûr. Et puis, je laisse mes pensées s’élaborer. Car je sais que c’est dans ces périodes de doute que je grandis, que les plus précieuses réflexions se forment en moi.
Il y a maintenant plusieurs jours, l’évidence m’est apparue. Deux évidences, plutôt, mais qui s’entremêlent habilement. Sur le pourquoi il me fallait être absente justement maintenant, et sur le pourquoi il m’avait été si vital de partir loin, dans ma vie en général.
Là où il y a deux semaines je me demandais encore quel était le message caché derrière le fait que tout semblait s’effondrer alors que je m’étais enfin permise de m’envoler, j’ai réalisé aujourd’hui que c’était justement cette distance qui avait été salvatrice pour moi, m’avait permis de garder du recul et d’accepter que ma place n’était pas directement aux côté de mon grand-père ou mon ami. Comme une douce protection et une manière de ne pas me laisser totalement happée par mes inquiétudes.
Laissant maturer cette pensée, l’autre évidence, plus grande, me saisit. Partir a toujours été une protection pour moi, et une manière de me libérer de ce besoin trop important de vouloir aider. Elle est là, toute l’ambivalence qui fait parfois naître une certaine culpabilité. J’ai grandis avec cette injonction, cette évidence qu’il me fallait me soucier de l’autre, m’occuper du plus petit. J’ai passé mon enfance à prendre soin de ces plus petits, mes frères, mes cousins et cousines et tous les plus jeunes dont je croisais le chemin, à être cette ainée qui console, qui veille à ce que chacun soit sage et se sente bien. Cette responsabilité ancrée en moi depuis mon plus jeune âge, je l’ai portée durant de longues années, au point de rarement laisser la place à mes propres besoins et émotions, de peur qu’ils ne provoquent chez l’autre un inconfort. Parce que le bonheur de l’être aimé me paraissait toujours plus important que l’inconfort que je pouvais ressentir, je n’ai appris que très tard à me considérer moi-même comme quelqu’un valable d’être écoutée. Je tirais ma valeur du regard que portaient sur moi mes petites cousines, et de l’amour que me donnaient ces lutins dont je me suis occupée avec tant de cœur pendant plusieurs années. Quand je visualise celle que j’étais à l’époque, je réalise à quel point, dans une autre vie, j’aurais été de ces personnes qui se sacrifient sans cesse pour leurs proches, qui passent leur temps à tenter de soigner l’autre, prendre soin de leurs proches tout en se laissant abîmer toujours un peu plus. Qui, jamais, ne laissent leurs propres rêves s’écrire, de peur de blesser ces personnes pour lesquelles ils donnent tant.
Mais la vie a toujours été douce avec moi, et là où j’aurais pu me perdre dans un amour trop déséquilibré, j’ai eu la chance immense d’être aimée correctement. Par ma famille, qui, je le sais, n’a jamais cherché à m’imposer ce rôle que j’ai pris. Par ces amies trouvées en chemin et avec lesquelles j’ai appris à être celle qui est vulnérable et qu’on console. Par ce premier amour qui m’a aimé si sainement là où tant d’autres garçons auraient pu me briser.
Et puis, le voyage solo est arrivé dans ma vie, et avec lui, j’ai découvert cette liberté folle de n’avoir personne à qui rendre de comptes. Le temps de quelques semaines, j’avais cette capacité d’être moi et de laisser mes propres besoins et envies s’exprimer. En partant seule, il n’y avait plus la possibilité de se plonger en l’autre pour s’oublier mais l’obligation de se regarder soi-même. Se retrouver seule à l’autre bout du monde revenait à répondre à cette question existentielle : qui suis-je si je ne suis pas la sœur de, la fille de, l’amie de, l’amoureuse de. Qui suis-je juste par moi-même, lorsque je laisse, juste un temps, ces relations de côté ?
Il y a quelques années, je n’étais rien. Aujourd’hui, je suis mille choses différentes. Je suis ma manière de regarder la vie, les écrits et dessins que je crée, les lieux que je traverse, la musique qui me fait vibrer, l’implication que je mets dans mon travail, ma vision du monde, la joie que je cultive en moi et toutes ces petites choses qui m’habitent. Aujourd’hui, j’ai aussi conscience du cadeau que sont mes relations, maintenant que je suis apaisée avec moi-même et ne cherche plus de réponses en l’autre. Et, régulièrement, j’écoute ce besoin qui me pousse à m’éloigner à nouveau, parce que je sais tout ce que je gagne en le faisant. Ce n’est pas une fuite mais une quête, une manière de, toujours, me donner la priorité. Et dans cette capacité à m’en aller pour mieux pouvoir m’écouter, je sais que je permets à mes relations de grandir de manière saine.
J’ai cependant gardé toute mon empathie, et cela me brisera probablement toujours de voir des êtres aimés souffrir. Je passe de longues heures à tenter de trouver des mots qui puissent apaiser ces amis et amies qui se confrontent à un monde profondément injuste et traversent des épreuves dont j’aurais aimé les protéger. Mais avec le temps, j’ai accepté que je ne pouvais rien faire de plus que de garder pour chaque âme abimée de ma vie l’espoir de jours meilleurs. On ne peut jamais soigner l’autre mais je crois en le fait qu’en se soignant soi-même, on leur donne l’exemple et la force de le faire pour eux-mêmes. Et que chaque âme un peu plus réparée participe à donner à ce monde fou un peu plus d’apaisement.
Pendant très longtemps, je comptais chaque personne de ma vie, faisant une liste mentale de tous ceux par lesquelles je me définissais. Je commençais avec ma famille, la petite et la grande, comme j’aimais dire. Passait en revue mes amitiés, me rassurant de leur solidité par rapports à toutes les précédentes qui m’avaient déçues et que j’avais ainsi effacé de ma liste. C’était ma manière de me rassurer, de me rappeler pourquoi je vivais. Puis, un jour, j’ai arrêté. Arrêté de hiérarchiser et tenter de mettre dans des cases ces relations. Accepté que chacune d’elle avait sa place et sa valeur propre. Et, petit à petit, j’ai appris à les saluer pour ce qu’elles étaient, à accepter l’autre tel qu’il est et non pour ce qu’il m’apporte. J’ai accueilli un joli paquet de nouvelles amitiés avec un sourire, et sans plus leur imposer autre chose qu’une connexion. J’ai appris, aussi, qu’aimer voulait souvent dire laisser partir. Ces amours qui n’avaient plus leur place à mes côtés, ces âmes qui ne résonnaient plus avec qui j’étais, ou celles que la vie éloigne simplement.
Aujourd’hui, et même si je suis à des milliers de kilomètres de toutes ces personnes, je ne peux me sentir que riche et profondément heureuse d’être parvenue à tisser ces liens de qualité qui, désormais, me portent sans m’enchainer. Je salue la juste place que je suis parvenue à leur donner, profondément importants pour moi, et pour autant dépourvus d’une dépendance qui abime toujours.
Je termine cette lettre au même endroit que lorsque je l’ai commencée, il y a exactement deux semaines. Sous ce petit porche devant la maison. Face à un ciel indécis, entre pluie et grand soleil. Le week-end face à moi est vide, je pense que j’ai besoin de cet espace après des semaines riches en activités et émotions. Je sais que j’ai peu parlé du Gabon, et en réalité, il me resterait mille choses à raconter, et d’autres réflexions à poser, mais ce texte me semble déjà si dense. J’ai hésité à vous le publier vu la tournure intime qu’il a pris, mais je sais que ces mots devaient sortir de moi, que les laisser s’envoler est important. C’est aussi pour ces instants qui me plongent en moi-même que je mène cette vie.






Merci pour ces mots qui résonnent toujours en moi, et très contente de pouvoir te lire de nouveau
Merci Pauline de t’être livrée si spontanément. Profite au maximum des douceurs du Gabon et sois rassurée pour l’état de santé de tes deux grand -pères courageux qui refont surface. Papy Etienne retrouve le bonheur de son quotidien et essaye de ne plus regarder en arrière. Il voit l’avenir avec optimisme et te remercie pour ton soutien moral très précieux. Rassure toi, malgré la distance qui nous sépare tu restes présente à nos côtés. Bisous de mamy Béa et papy Etienne.