Avant de s'envoler
Ou quelques unes des multiples pensées qui m'ont traversées avant de faire ce saut dans le vide.
21/03/26
Le printemps est là, et je suis assise sur mon tapis de yoga dans ma chambre d’enfant. Autour de moi, des monticules de vêtements, une valise en équilibre, et deux piles de livres et de carnets. Tenter de décider ce que j’emporterai avec moi pour ces cinq prochains mois de vie. Trois dessins récupérés de ceux qui ornaient les murs de ma chambre, et un tas de photos encore à trier. Un masque, un tuba, un hamac et quelques objets qui me rappelle ma vie des îles. Je repense à celle que j’étais lorsque je me suis envolée pour Mayotte il y a trois ans et demi. À l’époque, j’étais partie avec trois valises de 32 kilos, ces dernières étaient emplies d’au-cas-où mais aussi d’objets du quotidien dont je pensais avoir besoin. Cette fois-ci, je veux être plus légère. Une valise de 23 kilos, et ce sac à dos orange qui m’accompagne dans chaque aventure. Alors, il faut choisir précieusement ce que j’emmène, tenter de faire taire cet esprit qui cherche à parer chaque éventualité pour ne garder que ce qui résonne.
Cela fait trois mois que j’écoute cet instinct qui me pousse à simplifier, matériellement. Que j’ai trié, d’abord ma maison des Pyrénées, puis ma chambre d’enfant en Belgique. Ne garder que les vêtements que je porte, les objets que j’utilise au quotidien, et puis ces quelques boites à souvenirs dans lesquels je peux retrouver les essences des différentes personnes que j’ai été. Ne pas consommer beaucoup, je le faisais déjà avant, depuis longtemps, n’achetant que peu de vêtements ou d’objets. Ne gaspillant mon argent que dans ces carnets savamment choisis et puis les livres, parce qu’ils sont des guides si précieux et que les petites librairies sont mes espaces refuges dans les villes trop bruyantes pour moi. Alors, les carnets et les livres sont les seules choses que j’ai à peine trié, incapable de me séparer de ses sagas qui m’ont emportée adolescente ou des livres qui m’ont accompagnée plus intensément encore ces dernières années. Quant aux carnets, je sais qu’ils recèlent mille secrets et je les garde ainsi précieusement dans ce grand carton, des mots et des mots qui s’accumulent depuis des années et me permettent de traverser la vie avec un peu plus de conscience et de légèreté.
Je m’envole, et comme il y a trois ans et demi, je sais qu’il me faut écrire. Étrangement, il n’y a que lorsque je suis loin des gens que j’aime que je me sens légitime à partager ce qui m’habite. En réalité, je sais à quel point c’est quelque chose qui m’a profondément manqué depuis mes récits de Mayotte, cette exigence de me poser, régulièrement, et de raconter ce qui m’arrive, de poser des mots sur les réflexions qui me traversent alors que je vis, toujours différemment. Et puis de le partager à ces quelques êtres chers à qui je n’avais pas la possibilité de tout raconter dans le réel. Je n’ai pas totalement arrêté d’écrire ainsi, juste durant quelques mois, j’ai parfois repris, l’ai même partagé à quelques âmes chères, dans l’intimité. Puis laissé à nouveau de côté, faute d’un cadre. Le fait de faire à nouveau un grand pas dans le vide me pousse à reprendre cela avec rigueur, comme une promesse à moi-même de rester qui je suis alors que tout autour de moi sera à nouveau différent. Une manière de garder un lien avec ces vies que j’ai laissées, car je sais que souvent, les appels peuvent sonner creux, ou avoir un goût de trop peu. Cette fois-ci, je décide poser mes mots sur Substack, cette plateforme un peu à part que je découvre depuis quelques mois, et sur laquelle je prends beaucoup de plaisir à lire de beaux textes. Je prends ainsi le risque que des inconnus tombent sur ces mots, et si cela peut s’avérer être une joie, je pense que cela n’a que peu d’importance. Je me refuse à penser mes écrits comme des réalisations dont la valeur tiendrait dans le nombre de personnes qui le lisent et l’apprécient.
Il ne me reste que quelques jours avant mon départ, trois jours pour dire au revoir aux êtres les plus chers de ma vie. Mais les aurevoirs sont doux lorsqu’on a appris à vivre loin. Je sais que cela fait longtemps que je ne fais plus partie de leur quotidien, et je ne pars que quelques mois, rien qui ne chamboulera la vie de qui que ce soit. Pour autant, ce n’est pas sans émotion que je vis ces derniers jours. Parce que la vitesse des avions n’efface pas la distance physique qui sépare. Je m’envole vers le Gabon, et je sais que contrairement à la vie de vadrouille que j’ai mené ces deux dernières années, il ne me suffira plus de prendre juste quelques trains pour prendre dans mes bras ces êtres chers. En moi, est encore ancré la totale séparation que j’ai vécu à Mayotte, dans sa libération comme dans sa douleur.
Peut-être que je ne serais pas aussi sensible à cela si je n’avais pas cette conscience de ce que signifie prendre un avion. Le coût, économique et surtout écologique, que ces vols long-courriers engendrent. Je sais que je ne reviendrai en Europe avant l’heure que s’il arrive quelque chose de très grave, qu’il n’y aura pas de raison de revenir, juste pour un anniversaire ou une naissance. Redonner sa juste place à l’avion, c’est retrouver la vraie notion de voyage, c’est revenir à ces explorateurs qui partaient en sachant qu’ils n’auraient plus jamais de nouvelles en direct de leurs proches. Aujourd’hui, on peut si rapidement se rendre à l’autre bout du monde, et les communications nous permettent de rester liés même à des milliers de kilomètres. Je ne suis pas persuadée que cela soit quelque chose qui doive être normalisé. Bien sûr, pouvoir vous transmettre mes écrits, vous envoyer un message en instantané et même vous appeler, c’est ce qui me permet de partir légère, et je ne sais pas si j’aurais eu le courage de m’en aller sinon. Mais je sais que la distance reste présente, et c’est aussi pour toute l’expérience qu’elle engendre que je fais le choix de partir.
24/03/26
Et me voilà dans les airs. En deux ans et demi, j’avais presque oublié tout ce qui fait le voyage en avion. Je retrouve ces sensations avec ambivalence. D’une part, je regrette la liberté et la facilité du train, cette joie que j’ai eue à chaque fois que je suis descendue jusqu’au détroit de Gibraltar pour prendre ce ferry animé et voir la côte du Maroc s’approcher. D’un autre côté, me retrouver seule dans un aéroport c’est me rappeler mes premières aventures en solo. Ce moment où, dans ce même aéroport de Zaventem, pour la première fois de ma vie, je me suis retrouvée seule à attendre l’avion qui m’emmènerait vers l’Afrique du Sud, fébrile et pourtant consciente du pas que je venais de faire. Et puis tous ceux qui ont suivi, et ces petits aéroports de l’océan indien que j’ai fini par connaître par cœur. Alors, j’accepte ces sentiments mêlés, la conscience aiguë de l’impact que ces quatre avions que je prendrai dans les mois qui viennent ont, et pourtant la joie de retrouver une aventure.
Je savoure ainsi. Le temps d’attente à l’aéroport. Je suis encore un peu trop concentrée sur mon téléphone, à échanger quelques derniers messages avec les êtres aimés. Mais dehors, le jour s’en va sous de merveilleuses couleurs et je prends le temps de l’admirer. Dernières coucher de soleil en Belgique avant longtemps, je savoure ce petit cadeau. Puis, il est temps de monter dans l’avion. Le téléphone est coupé et je me retrouve seule avec mes pensées. Autour de moi, le brouhaha classique des avions, deux bébés qui pleurent un peu devant moi, un vieux monsieur à mes côtés, et puis, derrière, deux jeunes étudiantes belges à la conversation légère. J’ai sorti mon livre, mais j’ai du mal à me concentrer. Alors, j’écoute ce joyeux mélange de vie tandis que l’avion se met en mouvement. Les sensations au décollage, et les lumières de Bruxelles qui deviennent de plus en plus petites alors que je pense à tous les êtres chers que je laisse au loin. La joie des derniers jours, la facilité des conversations quotidienne qui seront désormais inaccessibles, la reconnaissance pour ce temps long qui m’a été offert. Je sais que si je repars, c’est parce que je l’ai décidé, parce que j’ai pris ces décisions qui m’appelaient, et pourtant, je m’étonne moi-même de me retrouver ainsi, à l’aube d’une nouvelle aventure, légère et curieuse de découvrir ce qui m’attend à l’atterrissage.
J’ai emporté un plus d’affaires que prévu. Mon sac à dos orange est finalement en soute, aux côtés de ma valise, cette même valise porte bonheur que m’avaient prêtée papy et mamy il y a quelques années lors de mon voyage à Cape Town. C’est avec mon petit sac de rando que je suis montée dans l’avion. Je me sens un peu plus légère, tout en étant heureuse de me retrouver accompagnée de ces quelques objets porte bonheur sagement choisis. Un chapeau de paille, un porte-clé mouton et une petite tortue en crochets, le badge de pharmacienne que m’a offert Zoé après l’incendie, trois pierres récupérées au bord du gave, le nouveau livre de Victoria, ma palette d’aquarelle pliable, mes carnets du quotidien. De toutes petites choses qui me rappellent qui je suis et d’où je viens, soutien émotionnel face au vide qui m’attend. Partir légère mais tout de même entourée.
26/03/26
Escale dans un monde connu. Je suis au Maroc, dans cet appartement qui m’est désormais familier. L’impression d’avoir retrouvé un refuge, en cet endroit où le repos devient essentiel. Je suis arrivée avant-hier aux alentours de minuit. Retrouver une Meriam à moitié endormie, et filer pour trouver moi-même le sommeil. Réveil seulement quelques heures plus tard, dans un chaos familier, une sortie imposée par une rendez-vous administratif matinal mais qui nous donne l’occasion de prendre un petit déjeuner au soleil, avant d’aller voir l’océan. Il y a de la joie, beaucoup de rires, une légèreté précieuse. Et puis la maladie se rappelle à nous et il faut rentrer, et se reposer. 24h plus tard, le repos est toujours de mise, et je ne vois Meriam que de temps en temps lorsqu’elle a l’énergie de sortir de sa chambre pour une douce conversation. C’était frustrant pour moi la première fois que je lui ai rendu visite mais maintenant, j’ai l’habitude, et je sais toute la leçon que cette vie ralentie m’apporte. Ce rappel puissant qu’il me faut moi aussi, me reposer. Je me débrouille suffisamment bien au Maroc désormais, et je pourrais décider de partir en exploration par moi-même, tenter d’optimiser les journées que je passe ici. Pourtant, je résiste à ce besoin de faire. Je sais que j’aurai d’autres occasions de vivre de belles aventures dans ce pays, mais que ces trois petits jours ne sont pas là pour ça. Ici, je profite du calme avant la tempête, du familier avant l’inconnu, de la sécurité avant la débrouille. Je trouve la joie dans de toutes petites choses, comme aller promener Yuki, le chien de Meriam, dans les jardins de la résidence. Une part de moi se sent enfermée dans cet environnement coupé du reste du monde, et l’autre y trouve une étrange sérénité. Surtout lorsque ce qui m’attend après mon passage ici consiste en un vide à écrire.
Je regarde avec tendresse les semaines qui viennent de s’écouler. Elles n’ont ni été les plus joyeuses de ma vie, ni particulièrement difficiles. Je pense que j’étais déjà mue par ce sentiment qui m’habite ici, le besoin de profiter du calme, du connu, de la sécurité que m’offre la présence d’être chers. Je la trouve belle, cette ambivalence entre la bonheur d’être entourée d’âmes qui prennent soin de moi, et la liberté qui m’habite lorsque je m’éloigne de tout ça. Comme si je ne pouvais qu’être purement moi-même lorsque je suis loin de tout, mais que cet éloignement avait un coût que je ne peux plus négliger. Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend samedi. Si mon corps acceptera la chaleur, si je parviendrai à me connecter à un monde différent de ceux que j’ai connu, s’il me sera facile de puiser dans cette conscience et confiance que j’ai en moi-même ou si le doute m’abimera rapidement. Alors, je fais le plein émotionnel de sécurité et de repos, je m’emplis de tout ce qui pourra potentiellement me manquer. J’ai l’impression d’attendre ce départ depuis si longtemps, et pourtant, j’ai le sentiment que chaque jour écoulé avant lui avait sa raison d’être. Comme une douce confiance bâtie avec la vie.
27/03/26
Seule dans l’aéroport. À nouveau. J’ai dit au revoir à Meriam et à sa petite famille, avec l’impression que ce séjour était bien trop court, bien trop rapide. Une simple escale alors que je suis habituée à rester de longues journées à ses côtés. Pourtant, je sais toute la richesse de mon passage par Rabat. Peu importe tout l’enrobage, je sais que le plus important, c’était de pouvoir passer quelques heures sur le lit de Meriam à raconter la vie. Il est difficile d’expliquer la magie qui nous lie toutes les deux. L’intime compréhension qu’on a l’une de l’autre. À quel point nos cerveaux peuvent fuser lorsqu’on est ensemble, créant de riches réflexions que j’emporte ensuite précieusement avec moi. Ces dernières années, j’ai parcouru le monde, vécu mille vies. Meriam, elle, a traversé le pire sans presque jamais sortir de sa chambre, mais a aussi trouvé une sérénité que beaucoup de gens n’auront jamais. Et étrangement, de ces vies opposées, on a toutes les deux compris les mêmes choses. Elles sont désormais si loin la Pauline et la Meriam qui subissaient ensemble les TP de physique.
Hier soir, l’angoisse est apparue, d’un coup, alors que j’ai réalisé qu’il me faudrait déjà partir le lendemain. J’avais pourtant passé une douce après-midi qui s’était terminée par une séance de pilate au salon de Nouhad et Sarah. Mais au retour, cela me frappe. Il est déjà temps de laisser ce dernier havre de paix, de reprendre mes affaires, trouver le chemin de l’aéroport, l’avion, et l’inconnu. Je réalise que c’est ma dernière nuit dans le connu, les derniers moments avec des gens que j’aime et qui savent qui je suis. Mais étrangement, ce n’est pas tant l’arrivée à Libreville qui me stresse, j’ai simplement peu de ce moment où il me faudra passer le pas de la porte. Ce matin, c’est la même appréhension qui m’habite, je regarde les heures alors que Meriam dort encore mais je n’y trouve pas ma sérénité habituelle. Je referme ma valise, bourre à nouveau mes sacs à dos, en veillant à garder le même équilibre qu’au départ, de peur que leur poids ne varie et me vaille des ennuis à l’aéroport. Les derniers moments avec Meriam restent emprunts de cette inquiétude, qu’elle apaise avec de doux encouragements. Dans le fond, je sais qu’il n’y a pas de doute profond, mais juste cette conscience qu’il n’y a plus de marche arrière, que cette aventure, dont les premiers pas ont été tracés il y a plus ou moins un an alors que je postulais pour la formation, était sur le point de débuter. Et si une part de moi crie enfin, la seconde se demande ce qui m’a mené à tout cela.
J’ai appris à voir la vie ainsi, désormais. Suivre son instinct, poser des intentions, déclencher des petites actions sans savoir exactement ce qui se réalisera et sous quelle forme. Avoir une confiance suffisante en elle que pour accepter qu’elle me mène là où je dois être, au moment où je dois être. Ne plus se battre contre ce qui est ou tenter de plier la réalité à sa propre vision. Il y a un an, je savais que l’envie de m’en aller viendrait, qu’un nouveau saut dans le vide m’attendait, mais il aura fallu chacun de ces mois de vie variés et profonds pour arriver où je suis désormais. Je ne suis pas nécessairement fière de partir, mais je suis fière et reconnaissante d’être parvenue à vivre pleinement l’avant. Lorsque j’étais en cours à Lyon, j’ai réalisé à quel point ce qui m’était autrefois apparu comme du temps gâché prenait désormais tout son sens, que la sagesse accumulée durant ce temps long était ce qui me permettrait d’être un plus solide et ancrée dans ce qui m’attendait. La vie est plus douce lorsqu’on apprend la confiance.
J’avais peur de prendre le train pour aller à l’aéroport, avec toutes ces affaires un peu lourdes et une correspondance dans une gare que je ne connaissais pas. Au final, ce petit espace avant de prendre l’avion m’apaise, les paysages qui défilent me rassurent, me reconnectent à la Pauline de ces deux dernières années, celle qui a trouvé tant de joie et de sérénité à voyager ainsi. Qui serais-je la prochaine fois que je prendrai un train ?
Je passe les contrôles de l’aéroport avec une étrange facilité et me retrouve trois heures à l’avance dans le hall d’embarquement, arrivant juste à l’heure pour observer un magnifique coucher de soleil marocain. Je savoure cette ambiance si particulière où les rayons du soleil se réverbèrent sur les avions en transit. Je tente d’avoir le regard tourné vers l’aventure qui m’attend, mais je ressens le besoin de m’accrocher un peu à mon téléphone et le lien qu’il constitue avec le reste de ma vie. Je sais pourtant qu’il me faut vivre l’instant avant de chercher à le partager. L’avion me permettra de rester déconnectée. La fatigue a fait taire le stress, et je monte dans ce dernier plutôt apaisée, impatiente de voir ce qui m’attend à l’arrivée.






Quel bonheur d’avoir partagé ton état d’âme avant le début de cette nouvelle aventure vers l’inconnu qui va devenir ton quotidien. Nous sommes admiratifs et grâce aux réseaux sociaux tu restes présente à nos côtés et dans nos pensées.
Je te souhaite une belle première semaine dans un nouveau mode de vie. Tu as retrouvé l’océan à qui tu pourras confier tes impressions. Bisous affectueux de mamy Béa en ce 1er avril….🐠🐟